« Monsieur le Président, Madame la Ministre, chers collègues,
Madame la ministre, je vous ai écouté avec attention mais j’ai également écouté avec attention le discours que vous avez précédemment présenté à l’Assemblée nationale. Il était plus explicite que celui que vous avez tenu devant nous, il l’était même sans doute trop et une plume plus expérimentée en a corrigé les aspérités tant il révélait toute l’idéologie qui sous-tend votre démarche : Vous dites vouloir « réhabiliter la valeur travail ». Mais dans le texte que vous nous proposez, le travail est en réalité le grand absent. Il ne sert qu’à masquer vos objectifs réels : l’instauration du bouclier fiscal et l’exonération des droits de succession. C’est d’ailleurs si clair que la presse ne s’y est pas trompée, elle a rebaptisé votre loi : « paquet fiscal ». Bien vu.
Tout au long de votre intervention, force est de constater que le travail n’est encensé que pour stigmatiser le salarié, dont la paresse est censée être la cause principale de ses difficultés comme de celles que traverse le pays. Le fumeux « travailler plus pour gagner plus » illustre parfaitement cette vision.
C’est ainsi, qu’à vous entendre, madame la ministre, le monde du travail et un pays merveilleux ou par l’accomplissement de soi, on atteint à la réussite, un monde qui met « l’ensemble des professions sur un pied d’égalité : le grand patron comme le petit employé savent l’un et l’autre ce qu’est « une grosse journée de travail » avez-vous dit. Dommage que leur feuille de paye n’en tienne pas compte et que la journée du petit employé vale 300 fois moins que celle du grand patron (sans tenir compte bien sûr des stocks options). L’égalité a ses limites, votre cynisme lui n’a pas de bornes.
A l’assemblée nationale, vous avez déclaré « J’entends dire parfois à propos du travail et de la concurrence qu’il engendre que c’est la guerre de tous contre tous. Voilà un véritable contresens, car à la guerre le plus fort soumet le faible tandis que dans les rapports de travail, le plus fort communique sa force au plus faible. » Franchement Madame, on frôle le ridicule et l’actualité hélas oppose un démenti cruel à cette vision idyllique : le technocentre Renault à Guyancourt a connu trois suicides coup sur coup. Il y a quelques jours, un ouvrier s’est pendu sur son lieu de travail à l’usine Peugeot de Mulhouse ; c’est le sixième suicide qui frappe le groupe en 2007. La centrale EDF de Chinon a vu, elle, 4 ouvriers mettre fin à leurs jours en deux ans. Bien sûr les causes d’un suicide sont multiples, mais la récurrence du phénomène est significative et traduit la violence du critère de rentabilité quand il devient l’unique référence pour organiser la vie au travail.
A Mulhouse, pour certaines activités, le nombre de salariés a été divisé par quatre avec une même productivité demandée. Chez IBM, le rapport des médecins du travail livre « une photographie glaçante du mal être au travail » : Course à la productivité, pression accrue aux résultats, harcèlement moral, individualisation des carrières, multiplication des objectifs parfois contradictoires…
On est bien loin de votre utopie, Madame la ministre, mais sans doute plus prés du quotidien de millions de salariés.
Vous dites encore Madame la Ministre que « pendant que nous voguons sur nos vagues à l’âme », « les hommes et les femmes de l’Inde, de la Chine, du Brésil ou de l’Afrique du Sud ne ménagent pas leur peine ». Ils la ménagent tellement peu Madame, qu’ils vont jusqu’à faire travailler les enfants dès l’âge de 4 ans. A vous entendre, on pourrait croire que si les entreprises délocalisent dans ces pays, ce n’est pas uniquement parce que les salaires sont dérisoires, la protection sociale inexistante et le droit du travail absent ; mais parce qu’au moins, là-bas, quand on est exploité, on dit encore merci.
Selon vous toujours: « L’égalité des chances nous offre à tous les mêmes outils pour réussir, le travail nous départage et entre l’égalité de tous sur la ligne de départ et les performances de chacun à l’arrivée, le travail fait de l’individu le seul responsable de son propre parcours ». A bon entendeur salut ! Vous êtes pauvres, c’est parce que vous êtes fainéant ! Vous êtes chômeurs, c’est de votre faute ! Vous n’êtes pas millionnaire, pourtant vous aviez au départ les même chances que les autres d’y arriver, il suffisait de décroiser les bras !
Vous ignorez visiblement, Madame, qu’on ne peut parler d’égalité sur la ligne de départ quand certains font la course en moto tandis que les plus nombreux la font à pied et un nombre conséquent en traînant des boulets. Il a dû vous échapper que, dans notre pays, le mérite explique moins les résultats à l’arrivée que l’origine sociale.
Nous vous avons également entendu dire : « La France est un pays qui pense, assez pensé, assez tergiversé : retroussons tout simplement nos manches ! ». Et pourtant, si la destinée du bœuf est de porter le joug, celle de l’homme a toujours été de penser sa condition. C’est le genre de détail qui nous distingue de l’animal.
D’après vous enfin, cette loi, consiste « à valoriser tout au long de leur vie, depuis leurs études jusqu’à l’organisation de leur succession, les femmes et les hommes de France les plus courageux et les plus entreprenants. » et de citer des exemples : pour vous, Madame la ministre, quand on parle de patrimoine, l’exemple de base c’est un patrimoine de 800 000 euros, soit celui transmis par les 5% des français les plus riches.
Un tel montant est-il le fruit d'une vie de labeur ou plutôt l’héritage de successions ou de donations passées? Les études le montrent : Lorsque des parents sont deux fois plus riches que la moyenne de leur génération, leurs enfants sont en moyenne une fois et demi plus riches que leurs contemporains et on retrouvera les même écarts à la génération suivante. Grâce à vous, le phénomène devrait encore s’accentuer.
Quelle escroquerie que de faire croire qu’une telle loi vise à protéger le fruit de « toute une vie de labeur » quand elle ne sert que les plus privilégiés.
Alors que vous justifiez toutes vos mesures par la nécessaire revalorisation du travail, vous ne favorisez qu’une économie de rentiers et le travail n’est abordé, ici, que par le biais des heures supplémentaires.
Vouloir faire travailler plus ceux qui travaillent déjà, dans un pays qui compte des millions de chômeurs et de salariés à temps partiel est une aberration économique ! Ne penser l’augmentation du pouvoir d’achat que via les heures supplémentaires et mettre fin ainsi toute politique de revalorisation des salaires est une aberration sociale !
Surtout quand on sait que ce ne sont pas les besoins des salariés qui déterminent la possibilité d’effectuer des heures supplémentaires, mais bien le carnet de commande du patron. Défiscalisation ou pas.
Si le salarié croit vraiment améliorer son pouvoir d’achat par ce biais, le retour à la réalité risque d’être cruel. Augmenter son salaire grâce aux heures supplémentaires n’offre aucune garantie dans la durée, ne permet pas de compter sur cette rentrée d’argent pour faire des projets, pour investir. C’est un complément de salaire aléatoire, fluctuant, non garanti et qui ne sera pas pris en compte pour le calcul de la retraite ou du chômage.
Et si cela devientla seule manière d’augmenter aujourd’hui les salaires, on court le risque de voir les cadences de travail devenir de plus en plus infernales avec les conséquences que l’on sait pour la santé et la sécurité des salariés. Le tout, bien souvent, pour un salaire qui, heures supplémentaires comprises, ne nous ferait peut-être pas sortir de notre lit le matin, Madame la Ministre.
Si votre objectif est réellement de revaloriser le travail, commencez donc par le payer. Et ne faites pas semblant d’ignorer, qu’aujourd’hui, un grand nombre d’heures supplémentaires ne le sont pas. Au nom de la survie de leur boîte ou simplement de l’impossibilité de se les faire payer, nombre de salariés ne touchent qu’une partie des heures supplémentaires effectuées.
Enfin, Madame, parce que vous êtes ministre et que vous ne pouvez plus rester dans l’ignorance, je vous invite moi aussi à vous rendre Gare du Nord, non pas comme vous l’avez proposé dans votre discours à l’Assemblée Nationale « à la sortie de l’Eurostar ou du Thalys, pour voir arriver tous ces exilés fiscaux, banquiers à la City ».
Je vous propose de descendre 2 étages plus bas, au départ des trains de banlieue. Ceux-là même que j’ai empruntés pendant les 40 ans de ma vie professionnelle. Vous apprendrez beaucoup plus des réalités de votre pays en voyant tous ces gens qui rentrent, épuisés, d’un travail qui ne leur permet souvent même pas de subvenir correctement aux besoins de leurs enfants.
Comme chacun ici j’aimerai que « le travail paie selon le mérite ». Cette loi est cependant à mille lieues d’en tracer le chemin. Votre « paquet fiscal », Madame la Ministre, n’est pas un cadeau pour notre économie, il est coûteux, inégalitaire, dangereux pour les comptes publics et sans effet sur la croissance. Nous sommes un certain nombre ici à penser qu’il faudrait donner du capital public à ceux qui n’ont pas de capital privé. Mais, une fois de plus, à travers ce texte, ce gouvernement ne fait que donner plus, à ceux qui ont déjà tout et il est de notre devoir de le combattre.